Comtesse de Ségur

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Une grand-mère exceptionnelle

On ne peut que conserver et justifier ce qualificatif "exceptionnelle" si l'on considère les circonstances du mariage de Sophie ROSTOPCHINE avec le comte de SEGUR. Comment, en effet, ne pas s'étonner  de voir la fille du comte ROSTOPCHINE - celui qui a fait incendier MOSCOU pour annihiler les succès de Napoléon entrant dans cette ville, et agissant ainsi en ennemi acharné de la France -  épouser Eugène de SEGUR, officier français éminent, rattaché à tout ce qui était militaire en France et devenu d'ailleurs en 1830, Pair de France, et cela, dès 1819, donc à une date très proche des événements tragiques qui avaient opposé les Russes aux Français.

La chute de Napoléon explique en grande partie cette évolution et puis, grâce à Louis Philippe de SEGUR, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg sous Catherine II, et au grand souvenir qu'il avait laissé là-bas, tous les de SEGUR étaient très bien vus de la Haute Société Russe ; enfin l'influence de Madame SWETCHINE, intime amie des deux mères, facilita grandement les pourparlers entre les deux familles.

Quoiqu'il en soit, Sophie ROSTOPCHINE (âgée de 20 ans) épouse donc à Paris le comte de SEGUR, le 14 Juillet 1819, et le ler Janvier 1820, comme cadeau de Nouvel An, le comte ROSTOPCHINE qui est extrêmement riche, offre à sa fille le château des Nouettes, à AUBE (Orne) : ce château où la comtesse écrira ses premiers livres et où naîtra, le ler Mai 1827, Nathalie de SEGUR.

Nathalie, qui sera la mère des "Petites Filles modèles",  n'est pas le premier enfant du ménage : il y a eu d'abord Gaston de SEGUR, le futur « Monseigneur », qui est né à Paris le 15 Avril 1820, et ensuite Anatole (qui a écrit des « Fables »), Edgar, Sabine (qui fut religieuse et mourut jeune), Henriette qui épousa le député breton FRESNEAU, et Olga qui épousa le vicomte de PITRAY.

Nathalie de SEGUR sur laquelle se concentrent nos intérêts, épouse à Paris le 19 Novembre 1846, le baron Paul de MALARET qui est entré depuis quelque temps dans la diplomatie. Le mariage religieux a lieu dans l'église Saint-Thomas d'Aquin. Le jeune ménage est présenté au Roi Louis Philippe.

arbre généalogique de la Comtesse de Ségur

Diplomate, Paul de MALARET, pour suivre sa carrière, doit quitter constamment la France. C'est ainsi que sa fille aînée Camille de MALARET va naître à Rome le 26 Février 1848. Par contre sa seconde fille Madeleine naîtra à Toulouse le 25 Novembre 1849 ; c'est sans doute la conséquence de la Révolution de 1848 qui l'a vu envoyer à LAMARTINE, Ministre des Affaires Etrangères, sa démission. Le ménage eut deux autres enfants, Louis et Gaston.

Mais il retrouve vite des fonctions importantes puisqu'il est adjoint au Maire de Toulouse en Janvier 1852 et le 17 Février, alors qu'il a réintégré la carrière diplomatique, il est nommé secrétaire de la légation de la HAYE. Les honneurs affluent alors pour le ménage puisque en 1852 également, NATHALIE, son épouse, est nommée dame d'Honneur de l'Impératrice Eugènie et c'est à ce titre qu'elle figurera dans le tableau de WINTERHALTER au Palais de Compiègne .

En 1854 Paul de Malaret est nommé premier secrétaire de légation à Berlin alors qu'il souhaite être premier secrétaire à Londres, mais son souhait se réalise assez vite puisqu'il est nommé à Londres en 1856. Et c’est cette nomination et cet exil en Angleterre qui vont déclencher la suite des événements qui nous occupent principalement. Car on sait que la Comtesse de Ségur, en bonne grand-mère s'occupait souvent de ses deux petites filles qu'elle appelait tendrement "ses Amorets", pendant que leur mère était très prise par son service de dame d'honneur et elle leur racontait force histoires : elle dut alors leur promettre de leur écrire ces histoires qu'elle leur racontait oralement jusque-là.

Pour tromper son ennui, satisfaire son coeur et prolonger cette charmante relation  "grand-mère - petits-enfants" qu'elle avait su si bien entretenir, la comtesse se lance donc dans la relation écrite, en espérant que ses contes maintiendront le contact.

Cette "heureuse inspiration" est due à la conjonction de l'exil à Londres des petites-filles dont nous venons de parler, et au fait qu'au cours d'une des  nombreuses réunions au château des Nouettes, groupant famille, amis et personnalités, Louis VEUILLOT, journaliste, catholique et ardent polémiste, se trouve parmi les convives.  Or, d'après certains récits, la conversation tourne à une discussion très vive entre VEUILLOT et Eugène SUE, également présent. Alors, craignant un incident et pour faire diversion, la comtesse a une idée fort heureuse pour tous : elle se lève et  fait la lecture du manuscrit d'un conte destiné à ses petites-filles.

L'assemblée est charmée d'une façon unanime et VEUILLOT plus que tout autre, qui s'écrie : "Mais il faut les publier ! " Et lui qui a ses entrées à la maison HACHETTE propose de servir d'intermédiaire. De son côté Louis HACHETTE hésite d'abord puis accepte de publier un premier livre et celui-ci a pour titre : "Nouveaux contes de fées". Nous sommes en 1856 et le succès est immédiat. Encouragés chacun de leur côté, auteur et éditeur, la Comtesse écrit en 1857, au château des Nouettes, un deuxième livre, et ce sont : "Les Petites filles modèles", le plus connu. Elle y avait mis tout son coeur et dans la Préface elle dit : "Mes Petites Filles modèles ne sont pas une création, elles existent bien réellement : ce sont des portraits la preuve en est dans leurs imperfections mêmes Elles ont des défauts, des ombres légères qui font ressortir le charme du portrait et attestent l'existence du modèle - Camille et Madeleine sont une réalité dont peut s'assurer toute personne qui connaît l'auteur".

Dès lors les livres vont se succéder à la fois pour le bonheur des nombreux petits-enfants de la Comtesse et pour celui des innombrables lecteurs qui vont ouvrir avec passion les fameux ouvrages à couverture  rouge soulignée de filets dorés. Beaucoup de ces ouvrages sont illustrés, ce qui augmente l'intérêt des lecteurs et c'est le vicomte Albert d'Arnoux qui, sous le pseudonyme de BERTALL se montre l'illustrateur le plus apprécié.  Le dessinateur BAYARD est aussi fort connu.

Il nous suffit de rappeler quelques titres pour évoquer une série remarquable qui va des deux ouvrages déjà cités suivis par "Les Vacances" et "Les Mémoires d'un Ane" jusqu'aux "Malheurs de Sophie", au "Général DOURAKINE", aux "Deux Nigauds" ou au "Bon petit Diable", etc. pour arriver au dernier "Après la pluie le beau temps" écrit en 1863.

Gaston de SEGUR nous explique qu'au début de 1863 elle subit dans sa santé une secousse qui laissa des traces sérieuses et encore que cette année 1863 est aussi celle de la mort du comte de SEGUR, son père, et cela eut, certainement, une influence importante sur la situation de fortune de sa veuve. La Comtesse abandonne alors le logement de la rue de Grenelle (occupé depuis 27 ans ! ) et se replie sur un immeuble moins important de la même rue; elle finira d'ailleurs sa vie, après la guerre de 70 et la Commune, dans un dernier immeuble situé près de l’église Sainte-Clotilde, rue Casimir Périer. Enfin Gaston de SEGUR nous raconte encore que lors des débuts de la guerre de 70, sa mère était partie en vacances auprès de sa fille Henriette, mariée au député breton FRESNEAU, et se trouvait donc, heureusement, loin des événements, à Kermadio : le mois de vacances prévu se changea d'ailleurs en une année entière mais cela permit à la. Comtesse et à son f ils d'échapper au siège de Paris et aux violences de la Commune.

Il faut se souvenir qu'à la suite de tous ces événements politiques et de la chute de l'Empire, Paul de MALARET a perdu son poste dans la diplomatie et Jules FAVRE lui a fait savoir qu'il était admis à faire valoir ses droits à la retraite.  Sa situation financière va donc se trouver notablement amoindrie et, quittant Paris, il se replie avec sa famille sur Verfeil. De son coté, la Comtesse de SEGUR traverse elle aussi des difficultés financières et elle vend les Nouettes au début de 1872. Elle se replie alors à son tour sur Verfeil pour y retrouver sa fille, Madeleine de MALARET et ses deux frères, (le reliquat du groupe familial après le mariage de Camille) et retrouver ainsi une chaude ambiance.

Pendant son séjour verfeillois, la Comtesse de Ségur participait à la vie du village, comme le prouve cet extrait d’un registre paroissial des mariages : elle y est témoin en compagnie de Madeleine. A ce propos de vieux Verfeillois racontent des anecdotes rapportées par leurs parents ou grand parents, serviteurs au château de Malaret :  les châtelains étaient régulièrement invités aux mariages dans les familles de leurs serviteurs ou métayers ; ils se faisaient un devoir de participer aux cérémonies et aux festivités …mais leur repas leur était servi dans une salle à manger à part !  

Autre anecdote. 

Maria, née à Malaret où son père était cocher, raconte : Un jour mon père fut abordé dans le parc par le Comte qui se trouvait en compagnie de Napoléon III venu en villégiature à Malaret. Napoléon III serra la main de mon père et bavarda quelques instants avec lui. 

Deux jours plus tard le Comte demanda à mon père : - Tu connais le monsieur qui t’a serré la main ? – Non – C’était l’Empereur !   

Malheureusement, le séjour ne fut pas bénéfique pour sa santé ; Gaston de SEGUR nous le confirme en ces termes  :  « Ce fut à MALARET, dans l'hiver de 1872 à 1873 que ma mère ressentit pour la première fois, à l'état aigu, la terrible maladie de coeur qui, un an après, devait l'enlever à l'amour de ses enfants.  Il y avait longtemps qu'elle en portait les germes : elle le sentait, elle le disait et les médecins ne voulaient pas la croire.  Pauvre mère ! Elle n'avait jamais vécu que par le cœur » Revenue à Paris, la Comtesse de SEGUR va traîner longuement, dans de grandes souffrances et c'est entourée de ses enfants éplorés qu'elle s'éteint le 9 Février 1874. Ses obsèques ont lieu dans sa paroisse Sainte-Clotilde, et elle est ensuite inhumée le 15 Février suivant, à Pluneret, localité proche de Sainte-Anne d'Auray. Sur sa tombe, une dalle de granit rappelle qu'elle était née à Saint-Pétersbourg le 19 Juillet 1799 et qu'elle était membre du tiers Ordre de Saint-François. Et au chevet de la tombe se dresse une croix en granit avec ces paroles qui résument toute sa vie et tout le coeur d'une mère : « Dieu et mes enfants ».

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